Les manifestations en Roumanie ont donc eu raison du ministre de la Justice, qui a démissionné jeudi 9 février. Une mobilisation inédite secoue Bucarest depuis le 1er février. Des dizaines de milliers de personnes sont plusieurs fois descendues dans la rue pour protester contre le décret d’urgence pris par le gouvernement, pour permettre à des politiques d’échapper à la prison pour corruption.

Face à l’empleur du mouvement, le texte a été retiré le 4 février, mais cela n’a pas suffi. La confiance est totalement rompue et les Roumains réclament le départ de tout le gouvernement. Ils ont obtenu une première victoire avec la démission du ministre de la Justice, Florin Iordache, un des artisans du décret.

Conserver les avancées du passé

Cette mobilisation de la population roumaine en rappelle une autre, plus ancienne, qui a marqué l’histoire du pays. En décembre 1989, le régime de Ceaucescu vacille. Florina Cozighian est parmi les manifestants, qui défient la dictature communiste et réclament le départ du Conducator. Son mari travaille à l’époque à l’étranger, mais Florina et leur fils, Paul, sont coincés en Roumanie. Surveillés de près, ils n’ont pas obtenu le droit de quitter le pays pour l’accompagner. Une expérience qui a marqué Florina.

Aujourd’hui, elle considère que la démocratie n’est pas un jouet. “[À l’époque de Ceaucescu], j’étais jeune. C’était une tyrannie absolue. Puis, nous avons eu la révolution et cela a tout changé”, raconte-t-elle.

Nous voulons être dignes de notre pays, de notre passé, mais la corruption est une maladie. C’est une honte pour nous.

Florina Cozighian, une manifestante âgée de 82 ans
à franceinfo

Cette honte ressentie par Florina l’a poussée à redescendre dans la rue, à 82 ans, accompagnée de son fils. Elle est portée par l’envie de finir le travail commencé il y a plus d’un quart de siècle. “En 1989, on sentait une délivrance, décrit Paul, le fils de Florina. Là, c’est quelque chose de plus fort. C’est un mélange de révoltes. Plein de gens –des jeunes, des moins jeunes, des personnes qui n’ont pas les mêmes sensibilités politiques– sont unis pour un idéal, pour montrer au monde entier que nous sommes des gens honnêtes et qu’on veut vivre ensemble avec les autres Européens.”

On ne veut plus être regardés comme des petits escrocs, des petits magouilleurs.

Paul, le fils de Florina
à franceinfo

Mais ce vœux pieux n’est pas forcément suivi d’acte. Lors des législatives de décembre dernier, beaucoup de ces hommes politiques accusés de corruption ont été réélus. Le pays est en fait coupé en deux, entre les élites urbaines occidentalisées, et les campagnes qui ont voté pour ramener le parti social-démocrate au pouvoir. Le fait que son précédent porte-flambeau, l’ancien Premier ministre Victor Ponta, ait été contraint à la démission en 2015 pour corruption, n’a pas eu d’influence sur tous les électeurs.

Un pays coupé en deux

Les campagnes roumaines, très pauvres, sont des laissées-pour-compte de la révolution. La transition vers l’économie de marché ne s’est pas faite dans ces régions. Le système privé y est toujours quasi inexistant, au profit d’une économie informelle, démonétarisée, une économie d’autosubsistance, de troc… Beaucoup de choses dépendent donc du bon vouloir des personnes qui ont la main sur les services publics.

“Si vous parlez à un de ces vieillards qui vivent dans ces villages, explique le politologue Sorin Ionita, ils ne vont pas vous dire qu’ils adorent le principe de ces amnisties. C’est juste que leurs priorités sont différentes. Si vous êtes pauvre, que vous vivez dans une de ces zones rurales, et que vous avez besoin de aides légales auxquelles vous avez droit, comme l’aide sociale ou les subventions pour pouvoir vous chauffer, il faut que vous alliez parler au maire pour les obtenir. Et là vous ne savez pas ce qu’on peut vous demander en échange.”

Les classes les plus pauvres sont celles qui souffrent le plus de la corruption, tout comme le secteur privé, les entrepreneurs, à cause cette bureaucratie qui est surréaliste. C’est kafkaïen, alors parfois, vous faites de petits arrangements.

La corruption profite de cette situation pour prospérer. L’organisme de lutte contre la corruption, placé sous l’égide de l’Union Européenne, a donc lancé une guerre en Roumanie. Employer un membre de sa famille est ainsi interdit pour un politicien. En dix ans, des milliers de personnes ont été envoyées derrière les barreaux, des élus, des hauts fonctionnaires, et même des ministres.

Cette guerre contre l’impunité réjouit ceux qui, comme Florina, sont sortis dans les rues en 1989, au nom d’une certaine idée de la démocratie.

Nous sommes très fiers. Le peuple roumain s’est réveillé

dit-elle.

Comments

comments

Viafrancetvinfo
PARTAGER