Voici un témoignage d’Alexis, jeune toulousain qui fait parti des équipes de secouristes, les secouristes toulousains qui aident les manifestants chaque semaines lorsque ceux-ci subissent de pleins fouet la répression policière lors des rassemblements Gilets Jaunes. Il témoigne surtout du fait que les policiers et CRS ciblent volontairement les équipes de secours.

5 janvier, fin de manifestation. Notre équipe de secouristes volontaires se trouve à l’un des coins de la place du Capitole à Toulouse. On nous amène une victime que nous prenons en charge immédiatement.

Deux minutes plus tard, une grenade lacrymogène atterrit juste à côté de nous, et plusieurs disques laissent échapper leur gaz. Sur le moment cet acte est incompréhensible : les manifestants, d’ailleurs peu nombreux à ce moment-là, sont à bonne distance de notre groupe. Nous sommes 8 secouristes, clairement identifiables, ainsi que quelques journalistes et quelques passants.

Le temps de rabaisser mes lunettes de ski et de réajuster mon masque, je me place en avant du groupe en direction de la place, les bras écartés, le torse en avant, la croix rouge sur fond blanc parfaitement visible. Un collègue fait de même, de dos.

Une minute plus tard, alors que tout le monde crie que nous avons un blessé, le canon à eau situé sur la place s’avance et fait « flotte », sans sommation et sans aucune raison. L’un des deux jets d’eau me percute directement et me projette violemment à terre : ma tête (non protégée) heurte le sol. Voyant les jets d’eau continuer au-dessus de moi, j’essaie de me coller à la borne de béton présente à cet endroit pour me protéger ; le temps se fige, j’ai l’impression que ça dure des minutes entières, je ne vois plus rien d’autre que ces torrents de flotte, je n’entends plus les cris, j’ai peur de m’être ouvert le crâne.

Le canon à eau s’arrête, je me relève ; la scène n’aura duré en réalité que dix secondes. Intégralement trempé (jusqu’à mes sous-vêtements) je rejoins en boitant l’équipe qui a reculé jusqu’à l’entrée de la rue du Taur où les soins de la victime peuvent reprendre jusqu’à son évacuation par les pompiers.

Bilan : ecchymoses à la hanche et au coude, une bosse sur le crâne. je m’en tire bien, mais je reste profondément choqué par cette agression délibérée et totalement injustifiée. Ancien équipier-secouriste à la Croix-Rouge et à la Protection Civile, je n’ai pas pu rester les bras croisés devant les innombrables vidéos de violences policières qui circulent sur internet. Quand j’ai décidé de rejoindre le groupe de secouristes volontaires de Toulouse, je savais que je pouvais être blessé, et j’ai accepté ce risque. Mais jamais je n’aurai cru que le symbole de neutralité que représente la croix rouge, pourtant connu et reconnu dans le monde entier depuis plus d’un siècle et demie, pourrait être ciblé par des représentants de « l’ordre ».

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, ce n’est pas la première fois que des secouristes sont pris pour cible (et il y a déjà eu des blessés légers) à Toulouse et ailleurs. Du matériel de soins et de protection ont régulièrement été confisqués. Ces actes, ajoutés à tous ceux que subissent les manifestants et même les simples passants (gazages, matraquages, tirs de flashball dans le visage, etc…) sont explicites : les forces de police ne respectent plus le droit ni les lois, et défendent un pouvoir qui n’a plus rien de démocratique.

La misère a considérablement augmenté, les conditions de travail deviennent insupportables, les droits des personnes handicapées et des minorités sont bafoués au quotidien, les problèmes environnementaux prennent une ampleur qui sera bientôt catastrophique… La liste des horreurs de ce monde est trop longue, masquée par des médias corrompus à la solde d’une oligarchie despotique qui ne sert que ses propres intérêts. Le mouvement des gilets jaunes n’a pas le choix : il doit se poursuivre jusqu’à ce que nous puissions enfin vivre dans un monde qui respecte l’individu, quels que soient son statut ou ses origines ; un monde démocratique, solidaire, et écologique.

Je serai évidemment présent à la prochaine manifestation, arborant encore une fois la croix rouge, portant secours à qui en aura besoin, quel qu’il soit (y compris la police, parce que si eux n’ont pas de valeurs, je ne renoncerai pas aux miennes). On ne lâchera rien !

Alexis Magine
Secouriste volontaire
Ecrivain raté
Autiste, surdoué, plurihandicapé
Chaque jour un peu plus pauvre

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