Une famille a passé 40 ans à vivre dans la nature et ignore qu’il y a eu la seconde guerre mondiale

Cette famille de réfugiés pour convictions religieuses a vécu dans la nature sauvage sibérienne, en Russie, pendant 40 ans et a été coupée totalement de la civilisation. Selon un article publié lundi dans le magazine Smithsonian, lorsque des archéologues ont découvert la famille Lykov, ils étaient près de mourir de faim et n’avaient aucune connaissance des grands événements de la moitié du siècle dernier, seconde guerre mondiale comprise. Les montagnes abruptes et les épaisses forêts de Sibérie constituent un terrain menaçant connu sous le nom de taïga. C’est l’un des endroits les plus isolés et les plus désertiques qui subsiste sur la planète, avec des hivers durant de septembre à mai. Ses 13 millions de km² sont largement inhabités sauf par des ours et des loups et occasionnellement par des villages solitaires qui n’abritent que quelques milliers d’individus. Ces froides étendues de forêts de pins s’étendent du  » sommet le plus éloigné des régions arctiques russes jusqu’à la Mongolie et l’est de l’Oural vers le Pacifique. »

La taïga sibérienne dans le quartier Abakan

La taïga sibérienne dans la région Abakan. Six membres de la famille Lykov vivaient dans ce désert à distance depuis plus de 40 ans, tout à fait isolées à plus de 250  km de tout établissement humain le plus proche. (Wikicommons)

La Sibérie fournit la Russie en pétrole et en ressources minérales, mais le terrain est traître pour se déplacer en été et impraticable en hiver.

Pendant l’été 1978, une équipe d’inspection soviétique survolait une vallée fortement boisée cherchant un endroit sûr pour faire atterrir une équipe de géologues. Les flancs de la vallée, formés par un affluent du fleuve Abakan, étaient presque verticaux et incroyablement étroits, avec des rangées de pins élancés et des bouleaux qui se balançaient en raison de l’appel d’air du rotor de l’hélicoptère.

Le pilote cherchait un endroit pour se poser quand il a vu quelque chose à laquelle il ne s’attendait pas, une clairière avec des rangées cultivés de main d’homme. Avec une montagne de plus de 1800 mètres, quelqu’un avait bêché un grand jardin. Les inspecteurs rapportèrent aux quatre scientifiques prévus pour la mission d’exploration qu’ils avaient découvert des signes d’habitat humain. Les scientifiques furent au départ inquiets.

Le journaliste Vasily Peskov écrivit dans un livre paru en 1990, Perdus dans la taïga, que dans cette partie de Sibérie,  »Il est moins dangereux de rencontrer un animal sauvage qu’un étranger. »

Karp Lykov et sa fille Agafia, de porter des vêtements donnés par les géologues soviétiques pas longtemps après leur famille a été redécouverte.

Karp Lykov et sa fille Agafia, portent des vêtements donnés par les géologues soviétiques pas longtemps après que leur famille a été découverte.

Les géologues, dirigés par la scientifique Galina Pismenskaya, mirent du temps à se décider et plutôt qu’attendre à leur campement temporaire à 16 km de là, ils allaient organiser une exploration. Pismenskaya rappela à l’équipe de choisir une belle journée et de mettre des cadeaux dans les sacs pour les amis potentiels. Mais, dit-elle, juste au cas où, elle emporta aussi son pistolet.

En se frayant un chemin dans la montagne, l’équipe soviétique commença à trouver des signes d’habitation humaine, un chemin, des arbres abattus, une hutte avec des pommes de terre découpées et séchées. Ensuite, ils trouvèrent la cabane. la ferme de La Lykovs vu à partir d'un avion de reconnaissance soviétique 1980.La ferme des Lykovs vu à partir d’un avion de reconnaissance soviétique 1980.

»Le long d’un ruisseau il y avait l’habitation, » raconte-t-elle.  »Noircie par le temps et la pluie, la cabane était entourée de tous côtés par des éléments de la taïga, des écorces, des poteaux, des planches. S’il n’y avait pas eu une fenêtre de la taille de mon sac à dos, on aurait eu du mal à croire que des gens vivaient là. Mais c’était bien le cas, aucun doute là-dessus. Notre arrivée avait été remarquée, comme nous avons pu le voir.  »La porte de la cabane s’ouvrit et un vieil homme pieds nus s’avança,  » tout droit sorti d’un conte de fées, » selon la description de Pismenskaya,  » à la fois effrayé et très attentif. »

»Salutations, grand-père, » lui dit-elle.  »Nous sommes venus en visite. »

Fébrilement et apparemment avec beaucoup de réticence, le vieil homme lui dit qu’ayant voyagé d’aussi loin, ils feraient aussi bien d’entrer.

Le Lykovs vécu dans cette cabane en rondins construit à la main, éclairée par une seule fenêtre "de la taille d'une poche de sac à dos" et chauffée par un poêle à bois fumé.
Cette famille a passé 40 ans à vivre dans la nature et ignore qu’il y a eu la seconde guerre mondiale

Les Lykovs ont vécu dans cette cabane en rondins construite à la main, éclairée par une seule fenêtre « de la taille d’une poche de sac à dos » et chauffée par un poêle à bois.

Ils découvrirent cinq personnes, le vieil homme, Karp Lykov, 81 ans, ses fils, Savin, 54 ans et Dimitri, 38 ans. Les deux filles de Karp, Natalia et Agaifa avaient 44 et 37 ans. Karp et sa femme Akulina s’étaient enfuis dans la taïga avec leur famille en 1936 pour échapper aux persécutions religieuses. Les Lykov étaient membres d’une secte orthodoxe russe fondamentaliste appelée Les Anciens Croyants, qui avaient été ridiculisés et harcelés depuis le règne de Pierre le Grand.

Se nourrissant de pommes de terre, de feuilles et de quelques animaux que Dimitri pouvait chasser et tuer, la famille avait survécu dans la nature, complètement coupée de la civilisation. Les deux plus jeunes, Dimitri et Agaifa n’avaient jamais rencontré quiconque en dehors de leur propre famille.

Agafia Lykova (à gauche) avec sa soeur, Natalia.

Agafia Lykova (à gauche) avec sa soeur, Natalia.

La famille avait enduré de nombreuses épreuves, dont la désintégration graduelle de tout ce qui était fait de métal qu’ils avaient emporté avec eux, ce qui aboutit finalement à la perte de tous les récipients de cuisson et des bouilloires pour l’eau. Ils avaient survécu, parfois de cuir de chaussures et de feuilles. Akulina mourut de faim en 1961 quand elle décida de nourrir ses enfants plutôt qu’elle-même.

Les Lykov n’acceptèrent dans un premier temps aucun cadeau des visiteurs sauf du sel, dont la privation avait été une  »vraie torture » depuis 40 ans, racontait Karp. Ses fils et filles avaient entendu parler du monde au-delà de leur forêt, avec des nations et des cités et des guerres, mais ces choses étaient totalement abstraites. Ils ne savaient rien de la deuxième guerre mondiale ni des avancées technologiques qui s’étaient produites depuis les années 30.

Karp refusa de croire que les hommes avaient mis le pied sur la lune, mais fut rapide à saisir le concept de satellites parce que la famille en avait observé dès les années 50, quand  »des étoiles commencèrent à traverser rapidement le ciel. » Karp avait imaginé une théorie selon laquelle l’humanité avait inventé des fusées ressemblant aux étoiles, qu’elle pouvait envoyer dans le ciel.

Le plus jeune fils, Dimitri, devint le favori des scientifiques. Il fut le premier de la famille à venir en visite au camp soviétique en aval. C’était un bûcheron passionné qui avait appris à lire les humeurs de la taïga au jour le jour et saison après saison. La petite scierie du camp l’envoûta particulièrement, avec ses arbres convertis sous ses yeux en planches parfaites, tâche qui lui demandait des jours à faire manuellement.

Malheureusement, juste trois ans après leur rencontre avec les étrangers, trois des enfants Lykov tombèrent malades et moururent dans la même période. Natalia et Savin moururent d’insuffisance rénale en 1981, emportés par des années de nutrition inadaptée. Dimitri mourut de pneumonie, probablement par une infection attrapée lors de ses rencontres avec des étrangers pour la première fois de sa vie.

Dmitry (à gauche) et Savin en été Sibérie.
Une famille a passé 40 ans à vivre dans la nature et ignore qu’il y a eu la seconde guerre mondiale

Dmitry (à gauche) et Savin en Sibérie.

Les amis soviétiques de Dimitri le supplièrent de l’autoriser à appeler un hélicoptère et de l’emmener dans un hôpital pour soigner sa pneumonie. Il refusa, chuchotant,  »nous n’y sommes pas autorisés, » quelques instants avant sa mort. »Un homme vit avec tout ce que Dieu lui accorde. »

Karp mourut en dormant cinq ans plus tard en 1988. Avec l’aide des scientifiques, sa fille Agaifa l’enterra puis retourna à la cabane familiale. Elle résista à toutes les supplications de rejoindre des parents survivants dans les villages en bordure de la taïga.

Une photo de presse russe de Karp Lykov (deuxième à gauche) avec Dmitry et Agafia, accompagné d'un géologue soviétique.Une photo de presse russe de Karp Lykov (deuxième à gauche) avec Dmitry et Agafia, accompagné d’un géologue soviétique.

Un foreur de puits de pétrole nommé Yerofei Sedov qui devint proche de la famille écrivit sur sa séparation avec Agaifa le jour des funérailles de son père,  »Je me retournais pour faire un signe de la main à Agaifa. Elle se tenait debout comme une statue au bord du fleuve. Elle ne pleurait pas. Elle hocha la tête, continue, continue. Nous avançâmes d’un kilomètre et je me retournais. Elle se tenait toujours au même endroit. »

Les tombes du Lykovs. Aujourd'hui, seulement Agafia survit de la famille de six, vivant seul dans la taïga.

Les tombes du Lykovs. Aujourd’hui, Agaifa Lykov vit toujours par ses propres moyens dans la cabane familiale. Elle a aujourd’hui dans les 70 ans.

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