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L’affaire Griveaux, révélatrice d’hypocrites

Hier héraut de la liberté d’expression, aujourd’hui agitateur aux méthodes kagébistes. Pavlenski n’est plus en odeur de sainteté dans la sphère politico-médiatique depuis qu’il a rendu publiques des vidéos à caractère sexuel que Benjamin Griveaux avait envoyées à sa compagne. Retour, non exhaustif, sur un retournement de veste retentissant.

Qu’arrive-t-il donc à nos confrères français? Où est donc passée leur bienveillance envers Piotr Pavlenski, «l’insoumis qui provoque Poutine», cet «artiste» qui «se mutile pour dénoncer la violence du régime russe» et qui «s’était imposé comme l’une des dernières voix dissidentes en Russie» où il est «persécuté pour ses convictions politiques»? Le ton a bien changé, dans la majorité des rédactions parisiennes, depuis que le réfugié politique russe a touché aux cheveux du candidat LREM à Paris et ex-porte-parole du gouvernement.

Celui qui était hier l’invité des plateaux du service audiovisuel public français, où l’on faisait la promotion de son livre, voit aujourd’hui son pedigree placardé dans ces mêmes médias, à commencer par les motifs de son arrestation vendredi 14 février, dans la foulée du retrait de Benjamin Griveaux de la course à l’investiture à la mairie de Paris, pour des violences commises lors du réveillon. Au-delà de l’étonnante réactivité des forces de l’ordre et du fait qu’aucun lien n’est ouvertement fait entre son arrestation le jour même de la chute du candidat macroniste pour une affaire remontant à plus d’un mois et demi, remarquons que lorsque Piotr Pavlenski avait été accusé de violences sexuelles en Russie, provoquant sa fuite à Paris et sa demande d’asile, les médias français s’étaient empressés à sa conférence de presse où il avait pu livrer sa version des faits, accusant le pouvoir russe de fomenter une «machination pour le décrédibiliser».

Des médias qui se sont par ailleurs montrés réticents quant à la diffusion de cette information forte incriminante pour le candidat. Si le doute était permis quant à la véracité de la source de cette vidéo lorsqu’elle fut mise en ligne et commença à circuler le 13 février, certaines rédactions contactées directement par Piotr Pavlenski n’ont «eu aucune hésitation à ne pas publier», ce qui relevait à leur yeux de la vie privée et qu’il ne s’agissait pas d’un harcèlement sexuel, justifiera une journaliste de Mediapart invitée sur le plateau d’une émission du service public.

«Quelle est la contradiction entre les déclarations de Benjamin Griveaux, défendant sa famille, expliquant qu’il va emmener ses enfants à l’école et ses potentielles pratiques privées?» ajoutera-t-elle.

«Benjamin Griveaux: un père de famille très impliqué aux côtés de sa femme Julia Minkowski», titrait Gala le 27 mars 2019, jour même où le secrétaire d’État chargé des Relations avec le parlement démissionnait pour se lancer dans la course à la mairie de Paris. Le magazine people dépeignait un candidat qui «fait son maximum pour passer du temps avec ses enfants», se confiant sur sa relation avec sa femme, «son roc»… pour autant, celui qui venait tout juste d’être père pour la troisième fois, s’était laissé aller à envoyer des vidéos de lui se masturbant à sa maîtresse. «Il a le droit de faire ce qu’il veut et « les journalistes » n’ont pas à en faire une info!», s’insurgeait une animatrice télé, au tout début de cette affaire.

​Réfugié politique en France, la question de la possibilité de le renvoyer en Russie se pose même. Étonnant, venant de ceux qui habituellement sont prompts à s’émouvoir sur des thématiques telles que la déchéance de nationalité pour des terroristes ou l’expulsion de demandeurs d’asile ayant commis des crimes graves.

«Ceux qui dévoient la République, qui la déstabilisent pleinement comme ils l’ont fait, n’ont pas leur place sur le territoire français»,

lance sur le plateau de L’Opinion Sylvain Maillard (LREM) député En marche de Paris, qui «espère une sanction très forte». L’élu de la majorité évoquera même une réforme du droit d’asile, face à l’insistance du journaliste, qui, s’appuyant sur les déclarations d’Emmanuel Macron à la Conférence sur la sécurité de Munich, le cuisinera également sur le possible rôle de «certaines forces obscures» en Russie dans cette affaire.

Expulser Piotr Pavlenski, une ligne déjà défendue par un autre député LREM, venu de la gauche, Bruno Questel, qui appelait dès vendredi 14 février sur le plateau de LCP à le «foutre dans un avion». Pour autant, si on nous rappelle depuis vendredi que participer à la diffusion sur les réseaux sociaux de vidéos telles que celle qui a fait tomber le candidat de la majorité à la mairie de Paris est répréhensible de deux ans d’emprisonnement, journalistes et élus LREM ne sont pas les seuls à lancer l’idée que Benjamin Griveaux ait été victime d’une machination. Gérard Araud, ancien ambassadeur français à Washington, qui s’était fait remarquer par ses écarts à son devoir de réserve lors de l’élection de Donald Trump, et qui tient maintenant une chronique sur France Inter, s’interroge également sur Twitter.

Preuves que l’agitation politico-médiatique suscitée par la chute de Benjamin Griveaux fait perdre la boussole à nombre d’observateurs politiques, on remarquera que cet opposant «au régime» de Vladimir Poutine, non content d’être relayé au rang d’«activiste» ou d’«agitateur forcené», est même suspecté aujourd’hui d’accointance avec les services russes.

Des interrogations, parfois particulièrement insistantes, notamment de journalistes, qui laissent apparaître, au-delà d’un deux poids deux mesures, un complotisme à deux vitesses. L’ombre du Kremlin étant, incontestablement, la seule constante chez nos confrères.

Finalement, l’opposant russe, qui entendait «dénoncer l’hypocrisie» du candidat Griveaux, semble par l’enchaînement des événements mettre à nu l’hypocrisie de bien plus… Il faut dire que concernant le tempérament de celui à l’origine de cette affaire qui semble tant embarrasser la majorité qu’une partie des journalistes, ce n’est pas faute d’avoir été prévenu. «Malgré son côté sympathique, Piotr Pavlenski est quand même quelqu’un de spécial», déclarait à l’époque de son arrivée en France la correspondante de France Info à Moscou.

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