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Les États-Unis poussent le monde au seuil d’une catastrophe nucléaire

Les États-Unis peuvent à tout moment lancer une frappe nucléaire contre les pays qui sont impuissants face à eux. Du moins, c’est la conclusion faite par une revue américaine. Pourquoi une catastrophe nucléaire est-elle plus plausible aujourd’hui qu’il y a 60 ans, quand les États-Unis et l’URSS testaient par dizaines des ogives nucléaires et forgeaient activement les boucliers et les épées nucléaires ?

Les aiguilles de « l’horloge de la fin du monde », qui fait le décompte avant une éventuelle guerre nucléaire, ont avancé de 20 secondes supplémentaires – jusqu’à 23.58.20. Il reste désormais « 100 secondes » jusqu’à minuit. C’est ce qu’a annoncé il y a quelques jours la revue américaine Bulletin of the Atomic Scientists.

Il existe à la fois trois raisons formelles de ce « changement d’heure » sans précédent : la rupture du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) entre les États-Unis et la Russie, la hausse de la tension dans les relations américano-iraniennes et l’absence du moindre progrès dans le désarmement nucléaire de la Corée du Nord.

Mais voici ce qui est paradoxal. Ni la Corée du Nord ni qui plus est l’Iran ne peuvent sérieusement menacer les États-Unis – le potentiel nucléaire de ces deux pays est extrêmement limité, et l’Iran ne dispose même pas de vecteurs capables d’atteindre le territoire américain. Alors pourquoi aujourd’hui les scientifiques jugent le monde plus dangereux qu’au milieu des années 1950, quand les États-Unis et l’URSS testaient des ogives nucléaires par dizaines ?

Commençons par la situation entre 1953 et 1960, quand les aiguilles de l’horloge ont été placées à minuit moins deux. À cette époque les principaux vecteurs des armes nucléaires étaient des bombardiers stratégiques, qui permettaient de lancer une attaque contre l’ennemi avec un délai significatif – quelques heures après la décision.

Par conséquent, ce sont les systèmes de frappe rapide qui représentent le plus grand danger pour la stabilité de la dissuasion nucléaire réciproque. Par exemple, des missiles de courte et moyenne portée ou des missiles de croisière lancés furtivement. Dans les années 1980, le terme de « temps d’approche » est apparu dans le vocabulaire militaro-politique, c’est-à-dire le temps entre le lancement du missile et l’impact sur l’objectif. Le temps d’approche des missiles américains de moyenne portée Pershing II déployés en Europe jusqu’à Moscou ne s’élevait qu’à quelques minutes.

Entre 1960 et 1963, l’horloge de l’apocalypse indiquait minuit moins sept. Au moment de l’aggravation de la situation autour de Cuba suite au déploiement de missiles soviétiques à portée intermédiaire, le monde se trouvait effectivement à deux pas d’une guerre nucléaire. L’horloge de la fin du monde n’avait pas été ajustée parce que la crise a été réglée très rapidement. C’est la crise des missiles de Cuba qui a réellement montré à quel point il était difficile de maîtriser l’arme nucléaire en cas de nécessité de prendre des décisions rapides et ponctuelles.

Ce qui explique la « politique de détente » dans les relations soviéto-américaines dans les années 1960 : l’URSS a commencé à rattraper les États-Unis sur tous les aspects de la confrontation militaire, en obtenant une parité pratiquement totale dans l’armement nucléaire. Dans la théorie des jeux cela signifie que la matrice des victoires et des défaites devient pratiquement symétrique – aucune des parties ne dispose d’une stratégie clairement gagnante dans la confrontation, après quoi elles sont forcées à collaborer. À la fin du mandat de Robert McNamara au poste de secrétaire à la Défense, au terme de « destruction mutuelle » s’est soudainement ajouté un mot très désagréable pour les États-Unis : « la destruction mutuelle assurée ». Il est devenu évident que l’URSS était capable de lancer la même frappe mortelle contre les États-Unis même sans une première frappe nucléaire de désarmement. Au final, il a fallu renoncer d’urgence à une telle « destruction mutuelle » en remplaçant ce terme par la « dissuasion nucléaire ».

Cependant, dans le cas de la Corée du Nord, les États-Unis sont encore capables de « rester dans le bénéfice », alors que même la destruction de 20-60 ogives nucléaires de la Corée du Nord ne paraît pas du tout être tâche facile. De la même manière, les États-Unis ont encore la possibilité de lancer une première frappe contre l’Iran – les Iraniens possèdent actuellement un « lego » nucléaire qui leur permet de construire assez rapidement une véritable bombe nucléaire. Mais Téhéran ne dispose pas de vecteurs capables d’atteindre le territoire américain, contrairement aux puissants missiles conçus par Pyongyang.

C’est dans cette logique qu’a été rédigée la doctrine militaire nucléaire actuelle des États-Unis adopté en 2018 par Donald Trump. Elle stipule que les principaux adversaires des États-Unis sont la Chine, la Russie, la Corée du Nord, l’Iran et l’activité des groupes terroristes. Les Américains veulent faire la guerre en premier contre ces quatre adversaires, mais de manières différentes. Dans le cas de la Russie et de la Chine, comme auparavant, il est question de la « dissuasion nucléaire ». Mais quant à la Corée du Nord et à l’Iran, les États-Unis « se réservent le droit » d’utiliser contre ces deux pays « toutes les mesures à disposition ». Qui sous-entendent manifestement l’usage de l’arme nucléaire en premier.

Ce qui explique les craintes des experts de la revue, qui étaient liées à la Chine, à la France et à l’Inde dans les années 1960-1970, et aujourd’hui se concentrent autour de la sortie des États-Unis du traité FNI et les capacités de la Corée du Nord et de l’Iran en matière d’armement nucléaire. Le scénario le plus désagréable de l’apocalypse mondiale serait une crise de missiles rapide près des frontières de l’Iran ou de la Corée du Nord si les États-Unis décidaient de jouer « pour gagner ». Les États-Unis considèrent la Corée du Nord et l’Iran comme sans défense et perdants d’avance – et de ce point de vue il est tout à fait envisageable d’utiliser l’arme nucléaire contre ces pays.

Robert McNamara a pris conscience du risque fou dans lequel vivait le monde entier à l’époque seulement des années après la crise des missiles de Cuba. Et on voudrait croire qu’aujourd’hui Washington aura la présence d’esprit pour ne pas pousser le monde au seuil d’une guerre nucléaire une fois de plus, même si tous les calculs mathématiques indiquaient aux États-Unis: il n’y aura pas de riposte. Parce que contrairement à la théorie des jeux, dans la vie réelle il existe toujours des possibilités de riposte. Même chez les adversaires qui paraissent faibles.

source : http://www.observateurcontinental.fr/?module=articles&action=view&id=1351